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Les bénéfices de l'action collective pour le citoyen, la société et le développement durable

Interview de Jacques Picard, consultant en formation, conception et animation de dispositifs participatifs et Perrine Moulinié, ingénieure d'étude et de recherche en sciences humaines et sociales

Juin 2013

    1.       Qu’est-ce que le collectif apporte à l’individu et au citoyen ?

Jacques Picard : Je ne vois pas comment produire une parole collective dans une société sans avoir un collectif. Le collectif permet de se faire une opinion, à partir de points de vue différents, nuancés ou pas d’ailleurs. Ce qui se passe dans un groupe par exemple n’a pas d’égal en termes d’échanges et de production d’idées. Et, c’est dans le collectif qu’on trouve le courage d’agir. Je voudrais souligner l’extraordinaire ambiguïté de l’emploi incantatoire du mot « citoyen » dans l’espace public ; un mot immédiatement assorti des droits et devoirs qui y seraient liés (mais dont on parle essentiellement pour les jeunes des quartiers populaires et assez peu pour les prédateurs de la finances…). On oublie que le citoyen c’est d’abord et avant tout celui qui met en œuvre ses droits politiques, de s’exprimer et d’agir sur le monde qui l’entoure. Le collectif permet au citoyen d’agir face aux pouvoirs en toute légitimité.

Perrine Moulinié : Je suis d’accord. La citoyenneté exprime le mouvement ou le processus par lequel l’individu se réapproprie des décisions. Il existe une interaction entre la psychologie de l’individu et le fait social qui relève du collectif. Pour Michel Foucault, l’individu n’existe pas en tant que tel car l’homme, animal social, a compris que c’est en fonctionnant en groupe qu’il survit. Il n’y a pas des individus mais des individualités. Une des questions est : à partir de quand le fonctionnement individuel nuit au collectif et au bien commun et réciproquement ?

JP : La construction de la notion de bien commun ne peut se faire que par interaction dans un collectif. Dans l’éducation populaire, la question du groupe est centrale. Tout le travail porte sur « comment l’individu peut progresser par le groupe ». 2+2 ne font pas 4 mais 8 ! Il y a une dynamique dans le collectif qui pousse à l’action.

PM : Je me souviens de Stéphane Hessel qui disait au sujet de son engagement dans la résistance : « quand on est dans le collectif, on oublie sa peur individuelle ». On trouve un plaisir à être ensemble, même si ça passe par des moments de conflits. Les aspects positifs inhérents à ce que l’individu peut retirer du groupe sont très divers : le sentiment d’efficacité personnelle (le sentiment d’efficacité collective existe aussi), l’intelligence collective, , tout ce qui peut sortir des échanges, du partage de pratiques d’acteurs, les communautés de pratiques, l’envie d’agir, l’innovation. Des acteurs qui parlent d’une situation commune selon des angles différents, permet d’arriver à une approche complexe mais aussi complète. C’est cela l’intelligence collective. Mais attention, l’impact du collectif peut être à double tranchant. Il peut aussi servir à diluer les responsabilités…

JP : Il peut également être source d’enfermement. On vit actuellement une crise majeure de la représentation, une défiance quant à la capacité des élus à changer le monde et le rendre meilleur. Et cette défiance touche tous les lieux de la représentation collective y compris les grandes associations porteuses de projet collectif de transformation. En même temps, les pratiques collectives, de partage et de collaboration ne se sont jamais autant développées.

PM : Lorsqu’on s’adresse au citoyen, on parle généralement de « changement de comportement ». Ce qui se résume d’ailleurs souvent par une liste d’éco-gestes. Mais le citoyen est en recherche de sens. Et ce sens, c’est le collectif qui lui apporte. Le collectif, c’est entrer dans le jeu de la confrontation des représentations. Or c’est la confrontation à l’autre qui nous fait changer.

 

   2.       Pourquoi la société a-t-elle besoin du collectif pour se construire ?

JP : La société n’est pas seulement une juxtaposition d’intérêts individuels. En sociologie, on parle de « faire société ». La société dans son fonctionnement démocratique ne peut pas exister sans le jeu complexe entre ceux qui  exercent le pouvoir et les collectifs qui agissent de manière autonome.

PM: Il y a des actions qu’on peut engager seul mais lorsqu’on est à plusieurs, à l’échelle d’une assemblée politique, d’une famille, d’un groupe professionnel, on a plus de possibilités. A partir d’enjeux communs et de choses à faire ensemble, il existe plein de solutions différentes.

JP : C’est l’action des collectifs émanents de la société qui permet que celle-ci avance sur un certain nombre de questions.

PM : Jouer le jeu de la démocratie participative, c’est une prise de risque reconnue par les instances de démocratie représentative. Le projet final n’est pas toujours conforme au projet initial. La confrontation des représentations des groupes nécessite de trouver quel est le dénominateur commun et mène à trouver des solutions sur mesure. La différence fait la richesse. Comme dit Albert Jacquard : « Tous uniques, tous différents. » Le collectif ne propose pas un, mais des modèles.

JP : Le collectif a beaucoup évolué depuis  ½ siècle. Auparavant, l’individu se fondait dans le collectif. Aujourd’hui, on supporte moins les groupes suiveurs. Les groupes ne s’agrègent plus autant qu’avant autour d’un leader charismatique. La crise du collectif se traduit aussi dans l’évolution de la pratique du collectif, beaucoup plus libertaire, en particulier chez les jeunes. Bien sûr, il peut y avoir des pratiques de leadership écrasantes, de non-débat, y compris dans les associations. Il y a le pire et le meilleur dans le collectif. Comme le ressort de l’émotion qui peut être manipulé par le collectif.

PM : C’est pourquoi il est important de pouvoir continuer à exercer son libre-arbitre.

 

    3.       En quoi est-ce qu’action collective et DD forment un binôme gagnant-gagnant ?

JP : La solidarité entre générations, base philosophique du DD oblige à passer par le collectif. Nous sommes on est dans un changement de modèle, dans un processus de transition écologique et de transformation sociale. Nous changerons ce que nous vivrons ; le changement se propagera d’autant plus que nous le vivrons…. C’est le cas de tout ce qui tourne autour de l’économie sociale et solidaire avec par exemple les différentes formes de consommation collaborative ou les monnaies locales.

PM : Dans le domaine du développement durable, on parle souvent de l’échelle géographique « du global au local ». Or ces échelles peuvent être transposées à l’individu à travers la double dimension individuelle et collective. Tout l’enjeu étant de rendre cohérentes les sphères d’action et de s’inscrire dans un processus d’amélioration continue.

 

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Jacques Picard est aussi conseiller régional écologiste d'Ile de France ; Perrine Moulinié est aussi animatrice recherche-innovation sur le bâtiment à Bourgogne Bâtiment Durable

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(Extrait de Repères n° 62 - Développement durable : jouons le collectif !) 

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