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Favoriser la fonction de substitution de la forêt sur celle de séquestration du CO2

Jean-Luc Dupouey, directeur de recherche, INRA Nancy

octobre 2009

Vaut-il mieux utiliser la forêt pour stocker du carbone ou bien pour substituer aux émissions de CO2 fossile ?

Si l’on se place à très long terme, du point de vue des générations futures, il est préférable d’utiliser davantage la fonction de substitution que celle de séquestration, car la séquestration n’a qu’un effet limité dans le temps et dans l’espace. Il arrivera inéluctablement un stade où l’on ne pourra plus continuer à accroître le stock de carbone dans les forêts. Même si on multipliait les surfaces boisées par trois en France et qu’on y laissait s’accroître le volume de bois sur pied, une fois ce réservoir de carbone constitué, au bout d'une centaine d’années, le stock maximal serait atteint. Les générations futures n’auraient plus alors de marge de manoeuvre ; elles ne pourraient au mieux que préserver ce stock en place et en aucun cas revenir en arrière sous peine de déstocker massivement du CO2. Les limites de ce système pourraient même se manifester à moyenne échéance.

Alors que les surfaces boisées n’avaient fait qu’augmenter depuis 1830 en France, on a constaté un fort ralentissement de cette progression depuis les années 1990 et une stagnation depuis 2005. On atteint également une limite en termes de surfaces dans certaines zones où apparaissent des conflits d’usage, notamment avec les aires urbaines qui veulent grignoter des espaces forestiers. Si cette tendance se confirme, le puits de carbone que représente actuellement l’accroissement de la forêt française se réduira. La forêt bourguignonne permet aujourd’hui de stocker chaque année 5,5 millions de tonnes de CO2. Si la fonction de séquestration décroît, voire s’arrête, avec la stabilisation des surfaces et volumes forestiers, cela revient à augmenter d’autant les émissions nettes de GES de la Bourgogne. Aussi, il est nécessaire que la fonction substitution prenne le relais, que ce soit par le développement du bois-énergie ou du bois-matériau. Plutôt que de remplir un réservoir forestier, dans lequel on stockerait notre « déchet » CO2 et qu’on lèguerait à nos enfants, il est préférable de faire fonctionner la filière forestière de valorisation du bois qui permet de recycler le CO2 de façon durable dans le temps et qui en outre est favorable d’un point de vue socio-économique.

La forêt présente des fonctions écologiques majeures. N’y a-t-il pas antagonisme avec le fait d’exploiter davantage la forêt pour lutter contre le changement climatique ?

Il y a forcément un certain antagonisme car, aujourd’hui, les activités humaines sont dans tous les cas consommatrices de ressources naturelles et donc « érosives » pour les milieux naturels. L’exploitation de la forêt, comme toute récolte végétale, ne peut se faire sans certaines perturbations par rapport à ses fonctions écologiques. L’exploitation de bois est synonyme d’exportation de biomasse et donc d’éléments minéraux. L’augmentation des prélèvements de bois et l’intensification des pratiques peuvent entraîner, en particulier sur les sols les plus pauvres, une baisse de leur fertilité et de leur richesse biologique. Le raccourcissement de la durée des cycles sylvicoles empêche les espèces des vieilles forêts de s’installer et conduit à des baisses de la biodiversité. Aussi, il est nécessaire de bien raisonner les techniques et les zones d’exploitation. Il serait utile pour cela de disposer d’une cartographie des zones où l’on pourra augmenter le prélèvement en prenant en compte la fertilité pédoclimatique des milieux mais aussi leur valeur en termes de biodiversité. On ne pourra pas de toute façon avoir sur une même zone une pratique sylvicole à très haut rendement (comme les taillis à courte rotation) et une protection efficace de la biodiversité et de la ressource en eau.

Dans ces conditions, vaut-il mieux séparer les différents usages de la forêt, certaines zones étant dédiées à de la production intensive, d’autres étant préservées, ou bien préférer la multifonctionnalité pour l’ensemble des forêts ? De telles décisions nécessitent d’intégrer la forêt dans les orientations d’aménagement du territoire, prenant en compte les contraintes économiques et les besoins en bois locaux. Les marges d’action publique sont toutefois contraintes par une structure très morcelée de la propriété forestière, qui est privée à 75 %. Ce constat s’inscrit dans une nécessité plus large d’avoir une gestion agro-environnementale de l’usage des sols à l’échelle nationale et même régionale. Il n’existe toutefois pas actuellement d’instrument global pour cela, même si des outils se mettent en place comme la trame verte et bleue qui se bâtit à l’échelle de toute une région. Mais la vision reste encore trop sectorielle pour permettre une gestion durable et cohérente du territoire.

 

(Extrait de Repères n°52 - L'empreinte climatique de la Bourgogne)